Le graphiste de cinéma est-il le même que celui d’agence ?

Depuis que je suis passé au graphisme, j’ai remarqué une manie négative constante qui découle fortement de la nature du travail et des gens autour de l’équipe de graphisme.

L’équipe de graphisme en elle-même est très bien, mes trois « collègues » (Cyril, Almudena et Adrienne) sont pédagogues, drôles et consciencieux, mais il y a une « négativité » persistante autour du travail et surtout des autres équipes vis-à-vis du graphisme.

l’équipe de graphisme : Almudena, Adrienne et Cyril (ils font semblant de crier pour la photo)

Je ne parlerai pas d’irrespect ou de condescendance ouverte, mais je pense qu’il y a une inconsidération sous-jacente vis-à-vis des graphistes, de leur rôle et de leur travail.

Ce n’est pas rare qu’on nous demande de faire des tâches qui ne nous concernent pas, certaines personnes venant à notre bureau pour nous « demander un service » (qui ne correspond pas à notre travail, mais au leur) alors que nous sommes déjà débordés de missions. Ou encore, l’ensemble des autres équipes de la décoration et de l’ensembliage ont pu engager des renforts, et nous sommes les seuls (malgré nos demandes) à ne pas avoir de nouveaux bras pour nous aider.

Cela m’a fortement choqué au départ, surtout la façon dont tous les graphistes devaient faire des heures sup (voire venir pendant les week-ends), ou bien la façon dont on nous donne des dossiers à 17 h pour le lendemain matin (à designer, imprimer et monter). Ou parfois même des phrases d’autres équipes balancées quand nous sommes dans une impasse : « Bah, c’est quand même la base de votre travail » (spoiler : non), agressives et pressantes.

Cela m’a poussé à me poser la question : est-ce que cet « irrespect » vient du milieu du cinéma ? Est-ce que c’est à cause de la série en particulier (qui attire des fois des personnes superficielles ou hautaines) ou bien de la production américaine et donc une dissonance avec leur praxis culturelle ?

Mais après un moment de réflexion, j’ai compris que ces questions sur “l’origine » de cette inconsidération n’étaient pas si intéressantes, mais que ma plus grande question, et peut-être même peur, était :

Est-ce que cette situation est propre au cinéma parce que le graphisme n’est qu’un rouage dans la machine ou est-ce qu’une agence de graphisme fait face aux mêmes problèmes ?

Je me doute qu’il y a de fortes différences entre le graphisme de cinéma et le graphisme dans une agence ou un studio dédié, autant sûrement de différence qu’entre le graphisme de grande entreprise, un illustrateur, un spécialiste du branding, etc.
Je pense que la plus grande différence est dans les délais, surtout en prenant en considération le sujet de la série — dans Emily in Paris, Emily travaille dans une agence de publicité —, donc il y a BEAUCOUP de branding pour des compagnies de luxe factices. Pour ce branding qui devrait normalement prendre peut-être plusieurs mois à un vrai studio, nous avons 1 ou 2 semaines maximum. (Bien sûr, nous n’avons pas de vrais clients difficiles, mais nous avons des producteurs américains qui ne comprennent pas le temps passé pour le design de chaque marque).

Au-delà de ça, dans le cinéma, le graphisme n’est qu’un petit aspect de la scène, ce qui peut expliquer le regard envers le département de graphisme. Dans un studio où la création est le but principal et la « seule activité », il n’y a pas de rippers ou de set dressers pour faire des demandes incongrues qui ne sont pas dans la liste de nos compétences.
Cette différence entre le graphiste de cinéma et le graphiste de studio m’a surtout inquiété, car je voudrais personnellement me tourner vers l’audiovisuel, mais cette dissonance entre le graphisme et le reste des équipes n’est pas tout à fait un frein, mais assurément pas un avantage. Je me fais la réflexion après, que chaque métier apporte son lot de problèmes et que, peut-être qu’un graphiste de studio affronte les mêmes problèmes et, sinon, assurément, il en affronte d’autres.


Je me rends seulement compte maintenant des tensions propres au monde du travail. Et malgré cet aspect négatif, je suis d’autant plus motivé à continuer de découvrir, d’apprendre il à prendre de l’expérience dans ce domaine.

Le respect du métier de graphiste

Aujourd’hui, pratiquement toutes les agences créatives travaillent sur le système des appels d’offre. C’est une pratique qui permet à un commanditaire, via la mise en place d’un concours, de décider quelle entreprise réalisera sa commande. Les entreprises en concurrence fournissent donc un travail sans aucune rémunération. Gédéon participe régulièrement à des appels d’offre, si ce n’est systématiquement. Ce qui m’a le plus interloqué dans cette pratique, est la quantité de travail fourni par l’entreprise sans aucune certitude d’être choisi pour le développement du projet, et donc rémunéré. C’est une pratique qui, selon moi, ne valorise absolument pas le travail et m’apparaît comme insensé. Je me suis donc demandée pour quelles raisons les métiers dit “créatif” sont globalement moins pris au sérieux et moins respectés ?

Tout d’abord, ce sentiment de non-respect est présent de par une réelle incompréhension de nos métiers. Il suffit de voir à quoi est assimilé un graphiste pour s’en rendre compte : “ah t’es graphiste, tu dois bien savoir dessiner ?”. Cette incompréhension peut être dû au fait que les domaines créatifs sont des milieux assez subjectifs. Au sein même du monde du graphisme il existe des grands noms qui ne pensent pas le graphisme de la même manière et en ont des avis très divergent (prenons l’exemple de David Carson et Jean Widmer). Les milieux créatifs sont également des domaines en constante évolution où tout est variable, ce qui ne facilite pas la compréhension. Ce qui pouvait être la “norme” il y a quelques années (bien qu’il soit difficile de parler de norme) est sûrement radicalement différente aujourd’hui. L’incompréhension est assez normale finalement, beaucoup de métiers sont encore aujourd’hui incompris, ce qui l’est moins c’est la non-valorisation. Etienne Robial, lors d’une interview donné par graphéine disait “quand tu participes à un appel d’offre y’a un mec au-dessus qui sait ce que vaut ton travail, qui ne respecte pas ton professionnalisme”. De ce fait, la subjectivité qu’apportent les domaines créatifs laisse entendre que le client peut savoir mieux qu’un professionnel ce qui doit être fait: quelle couleur choisir, ou placer telle illustration etc. Un client a parfaitement le droit de ne pas aimer un projet car le style/le ton/le support ne lui correspond pas mais il ne devrait pas remettre en question le travail fourni.

De plus, il existe une autre raison qui pousse les individus à ne pas prendre au sérieux notre travail : la passion. Lorsque l’on est passionné par notre métier, cela suppose une forme de liberté et de créativité mais également le fait qu’il n’est pas forcément nécessaire de nous payer car notre activité est porteuse de sens, et se suffit à elle-même. Autrui pense que l’on peut, de ce fait, tout lui céder : “c’est bon t’es passionné, tu peux faire ça gratuitement” ou “c’est bon t’es passionné, tu peux travailler le week-end”. Lorsque j’étais chez Gédéon, certains clients n’avaient aucun problème à demander aux motions designer de refaire entièrement des animations qui avaient pourtant été validées en amont. Pour certains, nos métiers peuvent sembler “facile” car bien souvent nous devons faire preuve de simplicité (ce qui est largement plus dur que de faire compliquer). Mais si l’on compare notre métier avec un autre cela paraîtrait tout de suite moins facile: imaginez demander à un maçon de “refaire” une partie de votre maison qu’il a déjà fait. Cela paraît insensé.
Les appels d’offre résultent de ce manque de sérieux accordé à nos métiers. Dans un futur, il serait intéressant de réfléchir à de nouveaux systèmes permettant de valoriser chaque travail effectué. Peut-être est-ce aussi simple que de payer chaque participant aux appels d’offre, mais peut-être devons nous repenser le système entièrement. Nous pourrions par exemple imaginer, qu’un travail au sein des entreprises commanditaires pourrait être effectué en amont pour choisir le graphiste/l’agence qui conviendrait au projet sans en faire travailler d’autres sans aucune rémunération.

Malgré tout, les appels d’offres peuvent également rencontrer quelques avantages. Ils permettent par exemple de donner sa chance à n’importe qui car généralement tout le monde peut participer. Un jeune graphiste inconnu peut donc décrocher un emploi via ce système, ce qui n’aurait peut-être pas été possible autrement. De plus, la concurrence, lorsqu’elle est saine, peut pousser à se dépasser. Elle peut être vecteur d’innovation plus aboutie ou de diversité plus forte et ainsi faire évoluer le milieu de graphisme.

Les métiers créatifs souffrent ainsi de manque de respect (parfois/souvent inconscient) qui résulte de différents facteurs. Dans notre secteur, ces derniers sont amplifiés par le système d’appel d’offre qui ne valorise pas forcément le travail fourni, sous l’excuse que nous exerçons un “métier de passion”. Dans une société capitaliste comme la nôtre nous pourrions donc nous demander si cette appellation de “métier de passion” n’est pas une formule marketing pour pousser les travailleurs “passionnés” à accepter des conditions de travail à la limite de la légalité ?

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