Le contexte de travail influence-t-il la pratique du design graphique ?

Après un stage de deux mois au sein de l’agence Hapart, j’ai rejoint Maxime et Caroline pendant trois semaines afin de travailler sur Turrim, un jeu éducatif et évolutif destiné à accompagner les enfants dans leurs apprentissages. Ce projet a été créé par notre tutrice, qui était jusqu’à présent la seule personne à avoir travaillé dessus, en dehors de quelques prestataires externes.


Ces deux expériences, m’ont permis de comparer deux cadres de travail radicalement différents. Chacun possédait ses avantages mais aussi ses limites. Passer d’une agence de graphisme à un projet personnel géré par une seule personne m’a amenée à m’interroger sur l’influence du contexte professionnel sur ma manière de créer et de faire évoluer mon design graphique.
J’ai découvert l’organisation de deux structures qui poursuivaient des objectifs très différents. L’agence Hapart développait des projets de communication variés pour plusieurs clients, tandis que Turrim concentrait toute son activité sur un unique produit et la communication qui l’entourait.


En agence, j’alternais constamment entre plusieurs projets, chacun possédant son identité, ses contraintes et son public. Cette diversité m’a obligée à développer une capacité d’adaptation rapide. J’ai appris à comprendre les codes graphiques propres à différents secteurs et à les intégrer dans mon travail. Cette organisation m’a également permis d’accélérer mon processus créatif : il fallait être réactive, faire des choix rapidement et savoir passer d’un univers graphique à un autre.
À l’inverse, je pensais qu’en me consacrant uniquement à Turrim, j’aurais davantage l’occasion d’approfondir ma compréhension du projet et de mieux maîtriser les codes autour du jeu ludique que je ne connaissais pas avant. Malheureusement, ça n’a pas été le cas.

Chez Turrim j’ai découvert une méthode de travail inédite pour moi, j’ai passé mon stage à faire des tâches de l’ordre de l’exécution avec une phase de recherche sur papier très désagréable.


Cette partie était désagréable non pas uniquement à cause de mon aversion pour le papier. Peu importe les concepts ou les pistes que je présentais, ma tutrice restait beaucoup sur son idée initiale. Contrairement à mon expérience chez Hapart, où les propositions donnaient lieu à des échanges et à des débats constructifs, je n’ai que très rarement eu l’occasion d’argumenter sur le design à adopter. J’ai progressivement eu le sentiment de n’être qu’une exécutante chargée de mettre en forme une vision déjà définie. Cette position était particulièrement frustrante après avoir connu un environnement où la réflexion et le dialogue occupaient une place un peu plus importante.
À cela se sont ajoutés de nombreux retards, imprévus et changements de planning. Même s’il s’agissait d’accidents, ils perturbaient l’organisation du travail et m’empêchait d’anticiper mes tâches et ma journée en général. Je me sentais moins concentrée, moins productive et j’avais du mal à m’investir dans les projets.
Cette expérience m’a permis de prendre conscience de l’importance d’une bonne équipe dans le processus de création. Les personnes avec lesquelles je travaille influencent directement ma motivation, ma capacité à avoir des idées et mon efficacité. J’avais déjà ressenti ça au sein du DNMADE, mais le fait d’être exécutante plutôt que de créative a fortement accentué cette impression.


J’ai pris conscience plusieurs conditions essentielles en tant que designer graphique pour bien travailler. J’ai besoin d’une véritable liberté de recherche afin d’explorer différentes pistes, mais également d’un espace de discussion où les propositions peuvent être argumentées, remises en question et enrichies collectivement. C’est dans cet échange que les décisions graphiques prennent réellement du sens et qu’un objet graphique peut passer de banal à marquant.

Ces deux stages m’ont également amenée à questionner les différentes étapes de conception. Chez Hapart, les recherches étaient courtes (voir inexistantes) et se faisaient directement sur ordinateur. À l’inverse, chez Turrim, les recherches sur papier occupaient une place très importante alors que l’ordinateur n’était utilisé que pour la production finale. Finalement, aucune de ces deux méthodes ne me semble totalement satisfaisante lorsqu’elle est appliquée de manière systématique. Ces méthodes peuvent intervenir pour gagner en temps sur des projets rapides mais ce n’est pas toujours le cas, un équilibre entre réflexion, expérimentation et réalisation est à trouver en fonction des contraintes d’un projet.


Avec le recul, sur plusieurs projets réalisés pendant ces stages, mon travail commençait directement par la production graphique. Pourtant, le rôle du designer débute pour moi avant cette étape : analyser un besoin, comprendre un contexte, explorer et construire une réflexion avant de produire des objets graphiques complets… 🫡

La créativité dans une entreprise de sac

Mon rôle principal durant ce stage est de concevoir des designs pour les différents types de sacs (Coton, Jute, Polyester…).

Au début, je pensais que « concevoir » un design signifier de le réaliser de A à Z. Une idée effrayante mais un défi à relever avant tout. Évidemment, réaliser un design pour un client n’est pas chose facile. Il y a toute sorte de chose à respecter, ou juste le résultat dépendra des goûts du client. Cependant, je me fourvoyais sur les méthodes de conception. En effet, il n’ait pas question pour une entreprise de perdre son temps à demander à ses designers de produire des designs spécifiques. Une chose que j’ai vite apprise c’est qu’on n’a pas le temps, «the time is money» comme on dit. L’efficacité est donc une chose essentielle pour pouvoir répondre à TOUTES les commandes.

En constatant tout cela, je ne peux m’empêcher d’être déçu. Je m’attendais à faire un stage ou ma créativité et mon imagination seraient mon principal outil de travail, mais non…je me trompais encore. Plus les jours passent, et plus j’ai l’impression de ressembler à un automate qui effectue ces tâches jours après jours. Pour vous donner une image plus amusante, je dirais que je ressemble à Charlie Chaplin dans le film Les temps modernes de 1936, cependant, au lieu de perds la tête à force de serrer des boulons, je la perds à force de fixer mon ordinateur. Malgré cela, rassurez-vous. Je n’effectue pas tous les jours la même chose et heureusement ! Durant une journée, je m’occupe d’environ 3 à 5 dossiers différents. Ainsi, je passe ma journée à faire : des designs pour de nouvelles commandes, de l’animation pour l’annonce de la sortie d’un nouveau sac, du photomontage … Je n’ai pas le temps de m’ennuyer et pourtant… Je me surprends à rêvasser ou tout simplement à ne rien penser et je constate dans ces moments que j’effectue bêtement les tâches qui me sont demandées. Il n’y a aucune saveur dans ce que je fais car il n’y a aucune de liberté créative. Il s’agit plus de créativité assistée. Pour que vous compreniez mieux pourquoi j’emploie ce terme, je vais vous expliquer le processus de création d’un design en 9 étapes :

1-Le client nous transmet sa demande. Il nous explique quel format et type de sac il souhaite. Puis, soit il nous donne un thème large (ex: les saisons, fêtes annuelles …) soit s’il s’agit d’un client pour une licence (=Universal, Warner, Astérix…), et nous donne accès à leurs différentes chartes et nous dit dans lesquels nous devons piocher les designs.

2-Recherches des designs (sur Shutterstock ou dans les sites officiels des licences).

3-Après avoir sélectionné certains designs, on réadapte les couleurs en fonction du type de sac sur lequel le design sera imprimé. Pour chaque type de sac il y a une limite de couleurs à respecter : 4 couleurs max pour un sac en coton, 3 couleurs max pour un sac jute…

4-On adapte les designs modifiés sur des maquettes 3D des sacs.

5-Présentation des 3D au client.

6-Confirmation part le clients.

7-Création des fichiers HD (= Fichier Ai qui est constitué du gabarit du sac) pour les envoyer à l’usine pour les impressions.

8-Réception des échantillons et vérification. Si besoin le design est modifié pour que le résultat soit parfait.

9-Si les échantillons sont validés ont lance la production pour un minimum de 3 000 exemplaires.

Comme vous avez pu le constater nous ne faisons que récupérer des designs réaliser par d’autres et nous ne faisons que les réadapter selon notre besoin le plus rapidement que possible. Voilà pourquoi je parle de créativité assistée car concrètement nous ne créons rien, nous ne faisons qu’assembler des choses entre elles et c’est d’un ennui des plus extrême. Néanmoins, même si je trouve que mon stage devient de plus en plus lassant, il me permet de mieux maîtriser les logiciels, à m’organiser correctement et à gérer des responsabilités. Finalement, si je devais noter une chose que m’a permis de comprendre ce stage, c’est qu’à l’avenir je ne souhaite pas faire un travail qui soit uniquement numérique. En effet, je constate que le travail manuel comme la sérigraphie, la reliure ou le dessin me manque énormément. Ce constat me pousse donc à réfléchir davantage sur la suite de mon parcours après le DN MADE.

Une semaine palpitante de mon stage perturbée par le weekend, quel dommage…