Comment rester créative en intégrant une agence ?

Mon stage à Hapart touche bientôt à sa fin et je me suis adaptée aux habitudes de l’agence. À travers les différents projets auxquels j’ai pu participer, j’ai adopté une nouvelle démarche pour me conformer aux attentes de mon tuteur.

Ce changement avait pour but majeur d’aller plus vite dans mes productions, hors de question de passer 3 semaines sur 4 visuels comme j’ai pu le faire en début de stage (mais ça valait le coup).

Ma nouvelle façon de travailler a annihilé la phase de recherches (moodboard et croquis au placard). Je dois me lancer directement dans la production et chercher des références en parallèle pour nourrir le visuel, parfois en s’inspirant trop de certaines créations pour gagner du temps.

Gagner du temps, optimiser : ce sont les mots préférés de mon tuteur. C’est une notion qui revient beaucoup dans mon stage.
Mon maître de stage m’a dit : « Prendre du temps sur un projet ça n’existe pas dans le monde pro ».

OK. Mais cette démarche de travail ne détruirait-elle pas la créativité ?

Mes visuels deviennent « conformes » à une esthétique professionnelle, là où je craignais de faire du déjà vu, je me baigne maintenant dans l’océan banal et sans saveur du graphisme des templates Canva.

Je n’ai pas le temps de développer de l’original, de l’inattendu ; la V1 doit être le produit final car un retour client prend du temps et l’agence n’a pas ce temps à investir dans des v2 ou des v1993.
Dans ce contexte, il n’y a plus de « droit à l’erreur ». Le design doit immédiatement convaincre le client et le rassurer. Ainsi, le graphiste doit fermer la porte aux prises de risque et aux propositions plus expérimentales.
À moins d’une pratique non-professionnelle à côté, je pense qu’il est naturel d’en perdre sa créativité sur le long terme.

C’est là que l’intérêt des études fait sens : on ressent une vraie liberté de création quand la seule contrainte réelle est de contenter un professeur de design graphique qui n’attend que d’être surpris par une production créative et hors-cadre tant qu’elle est nourrie par une intention, une réflexion et des recherches fournies.

Quand j’y pense, ces derniers points c’est exactement ce que j’ai annihilé de mon processus pour gagner en vitesse.

À partir de ce constat, comment en tant que stagiaire puis-je produire en étant créatif en respectant les normes de ce type d’agence ?
Objectivement je ne peux pas. Dommage. Je vais pleurer un coup et passer à autre chose.

Mais en tant que designer graphique opérant au sein d’une agence, je pense qu’il est possible non pas de transformer tout le fonctionnement d’une entreprise mais d’être force de proposition et persuasif pour convaincre l’agence ou le client de sortir des normes réconfortantes du graphisme plat.

Ici je pointe du doigt le manque de créativité dans les projets mais je pense aussi que la routine, la répétition sont des facteurs majeurs de la lassitude du graphiste. Dans ce cas, est-ce qu’un bon graphiste est forcément en freelance pour gérer ses projets et éviter ce phénomène ? Wow trop de questions.

Pour une conclusion rapide, je pense que l’entretien de notre créativité fait partie de nos métiers en tant que designer graphique. C’est un travail que je pense propre à chacun et qui se fait hors des heures classiques, ça peut être de la veille créative ou des expérimentations.

schéma sur stimuler sa créativité

Pourquoi le travail du designer stagiaire n’est pas considéré ?

Je me suis posé cette question durant ces premières semaines de stage, mais tout particulièrement le 30 avril. Ce jour-là, veille du 1er mai, j’envoie un message à mon tuteur pour lui demander si je travaillais le lendemain.
Je savais que je ne devais pas travailler les jours fériés, c’est ce qui est prévu par la loi en tout cas.
Ce message était plutôt une manière de lui rappeler ce jour, au cas où il l’aurait oublié, et de pouvoir dormir sur mes deux oreilles sans recevoir un maximum de messages de bon matin.

La réponse de mon tuteur était pour le moins inattendue.

« le projet est hyper cool pour un stage ». Ces termes m’ont un peu choquée (juste un peu), mais ça m’a permis de m’interroger sur la perception de nos métiers.

C’est à ce moment-là que j’ai compris que mon travail au sein de l’agence, en tant que stagiaire, n’était pas considéré comme du travail. (Ironiquement)
J’explique ce manque de considération par deux raisons :

T’es pas assez efficace, donc ce n’est pas vraiment du travail.
C’est un projet cool, donc ce n’est pas vraiment du travail.

Le premier argument est classique et, selon moi, valable. Mon tuteur m’a dit :
« Tu viens de faire en deux jours ce que ferait un designer expérimenté en 3h ».
Je ne suis pas assez rapide et je peux poser un frein dans l’avancée des projets.
OK 👍
Dans cette explication, je comprends aussi que je suis une étudiante et que l’enjeu est d’apprendre au contact de professionnels. Une de mes angoisses avant ce stage était d’être considérée comme de la main-d’œuvre moins chère, donc me voilà rassurée.

Le deuxième argument, en revanche, m’a fait me demander si mon travail était vraiment considéré comme tel au sein de l’agence. Me revoilà à me demander si je ne suis pas de la main-d’œuvre moins chère.

Est-ce que, parce que j’ai l’occasion de travailler sur un projet créatif et stimulant, dans le cadre d’un stage, je dois faire des heures supplémentaires (non rémunérées) ? Je les trouve, par ailleurs, injustifiées car le projet n’a pas de deadline claire pour le moment. (On a le temps, on peut se détendre)
Pour le contexte, ce fameux projet dans lequel on me demande de m’investir corps et âme consiste à créer quatre illustrations ambitieuses et surréalistes. Mon tuteur n’est pas illustrateur, je mène donc ce projet en autonomie quasi totale.

Grâce à cette expérience, j’ai compris qu’en tant que designer, on attendra toujours plus de moi sous prétexte d’un projet intéressant ou d’un « travail plaisir ».
Je pense que cette vision des métiers créatifs, bien qu’omniprésente selon moi, est la porte ouverte aux dérives : travail dissimulé, heures supplémentaires, manque de considération, précarité. (C’est déjà le cas, non ?) J’ai peur qu’accepter et normaliser ce genre de demande mène à briser la frontière entre vie pro et vie perso, avec des horaires complètement déréglés, ou que ça puisse causer un burn-out.

Avec du recul, je retiens quand même énormément de positif de ce projet.
Je sens que c’est une grande opportunité pour moi et une occasion
de m’améliorer et d’optimiser ma pratique de l’illustration.

Au final, j’ai travaillé sur le projet le 1er mai. (ouch) Je considère toujours ce stage comme une opportunité de travailler sur de beaux projets, particulièrement parce que je ne fais pas d’exécution.

Il y a plusieurs raisons qui m’ont conduite à accepter cette demande que je méprise :
L’envie de me faire bien voir auprès de mon maître de stage,
lui montrer que je suis investie.
Sécuriser de futures collaborations et contrats avec l’agence.
Prendre le temps de créer des illustrations les plus poussées possibles,
c’est un projet qui pourrait devenir une pièce importante de mon portfolio.

Je pense que le designer doit aujourd’hui jongler entre les attentes
et ses propres limites. Je pense qu’un stage est une manière efficace et rapide de découvrir ces fameuses attentes.