Pourquoi le travail du designer stagiaire n’est pas considéré ?

Je me suis posé cette question durant ces premières semaines de stage, mais tout particulièrement le 30 avril. Ce jour-là, veille du 1er mai, j’envoie un message à mon tuteur pour lui demander si je travaillais le lendemain.
Je savais que je ne devais pas travailler les jours fériés, c’est ce qui est prévu par la loi en tout cas.
Ce message était plutôt une manière de lui rappeler ce jour, au cas où il l’aurait oublié, et de pouvoir dormir sur mes deux oreilles sans recevoir un maximum de messages de bon matin.

La réponse de mon tuteur était pour le moins inattendue.

« le projet est hyper cool pour un stage ». Ces termes m’ont un peu choquée (juste un peu), mais ça m’a permis de m’interroger sur la perception de nos métiers.

C’est à ce moment-là que j’ai compris que mon travail au sein de l’agence, en tant que stagiaire, n’était pas considéré comme du travail. (Ironiquement)
J’explique ce manque de considération par deux raisons :

T’es pas assez efficace, donc ce n’est pas vraiment du travail.
C’est un projet cool, donc ce n’est pas vraiment du travail.

Le premier argument est classique et, selon moi, valable. Mon tuteur m’a dit :
« Tu viens de faire en deux jours ce que ferait un designer expérimenté en 3h ».
Je ne suis pas assez rapide et je peux poser un frein dans l’avancée des projets.
OK 👍
Dans cette explication, je comprends aussi que je suis une étudiante et que l’enjeu est d’apprendre au contact de professionnels. Une de mes angoisses avant ce stage était d’être considérée comme de la main-d’œuvre moins chère, donc me voilà rassurée.

Le deuxième argument, en revanche, m’a fait me demander si mon travail était vraiment considéré comme tel au sein de l’agence. Me revoilà à me demander si je ne suis pas de la main-d’œuvre moins chère.

Est-ce que, parce que j’ai l’occasion de travailler sur un projet créatif et stimulant, dans le cadre d’un stage, je dois faire des heures supplémentaires (non rémunérées) ? Je les trouve, par ailleurs, injustifiées car le projet n’a pas de deadline claire pour le moment. (On a le temps, on peut se détendre)
Pour le contexte, ce fameux projet dans lequel on me demande de m’investir corps et âme consiste à créer quatre illustrations ambitieuses et surréalistes. Mon tuteur n’est pas illustrateur, je mène donc ce projet en autonomie quasi totale.

Grâce à cette expérience, j’ai compris qu’en tant que designer, on attendra toujours plus de moi sous prétexte d’un projet intéressant ou d’un « travail plaisir ».
Je pense que cette vision des métiers créatifs, bien qu’omniprésente selon moi, est la porte ouverte aux dérives : travail dissimulé, heures supplémentaires, manque de considération, précarité. (C’est déjà le cas, non ?) J’ai peur qu’accepter et normaliser ce genre de demande mène à briser la frontière entre vie pro et vie perso, avec des horaires complètement déréglés, ou que ça puisse causer un burn-out.

Avec du recul, je retiens quand même énormément de positif de ce projet.
Je sens que c’est une grande opportunité pour moi et une occasion
de m’améliorer et d’optimiser ma pratique de l’illustration.

Au final, j’ai travaillé sur le projet le 1er mai. (ouch) Je considère toujours ce stage comme une opportunité de travailler sur de beaux projets, particulièrement parce que je ne fais pas d’exécution.

Il y a plusieurs raisons qui m’ont conduite à accepter cette demande que je méprise :
L’envie de me faire bien voir auprès de mon maître de stage,
lui montrer que je suis investie.
Sécuriser de futures collaborations et contrats avec l’agence.
Prendre le temps de créer des illustrations les plus poussées possibles,
c’est un projet qui pourrait devenir une pièce importante de mon portfolio.

Je pense que le designer doit aujourd’hui jongler entre les attentes
et ses propres limites. Je pense qu’un stage est une manière efficace et rapide de découvrir ces fameuses attentes.